Le sujet de l'homme sérieux a été abordé pour la première fois par Sartre dans La Nausée, dans une formidable galerie de portraits de citoyens respectables, les salauds. Il devint par la suite le thème central du roman de Camus, L'étranger. Le héros du livre, l'étranger, est un homme ordinaire qui refuse tout simplement de se soumettre à l'esprit de sérieux de la société, qui n'accepte pas de se confronter aux obligations des fonctions qu'elle lui attribue. Il ne se comporte pas en fils à l'enterrement de sa mère – il ne pleure pas ; il ne se comporte pas en mari – il refuse de prendre le mariage au sérieux au moment des fiancailles. Comme il ne prétend pas être ce qu'il n'est pas, il est un étranger que personne ne comprend, et il paye de sa vie cet affront à la société. Refusant de jouer le jeu, il est isolé de ses congénères par une totale incompréhension, et isolé de lui-même au point d'en perdre sa faculté d'expression. Dans une dernière scène, juste avant sa mort, le héros parvient à fournir une sorte d'explication, laissant entendre que pour lui la vie possédait un tel mystère et une si terrible beauté qu'il ne jugeait pas nécessaire de « l'améliorer » par des artifices de bonne conduite et d'inutiles faux-semblants.
Hannah Arendt, L'existentialisme français, publié dans The Nation, 1946
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